Graduale Novum
Un grand pas en avant, avec beaucoup de prudence


Ça y est, il est arrivé, mon «Graduale Novum» tout neuf, dans sa belle reliure pourpre.

Il contient une préface (en plusieurs langues, dont le latin), le Proprium de Tempore, quelques communs (de la dédicace et de la Sainte Vierge), quelques extraits du propre des Saints (il n'y en a que cinq) la messe des défunts, deux messes pour St Benoît et le Kyriale suivi des récitatifs liturgiques (comme dans le Triplex). Le tout (sauf le Kyriale) est pourvu de neumes de St Gall et de Laon.

Dès le premier coup d'oeil on se rend compte de la supériorité de cette version sur les restitutions de la vieille Édition Vaticane, qui étaient encore celles du Graduale Triplex. Les Absonia abondent, les notes carrées respectent enfin les neumes (le plus souvent... j'y reviendrai).

Une première déception était annoncée : ce Graduel suit, comme le Triplex, la liturgie de Paul VI (mais on se demande que viennent faire les graduels, qui on été remplacés par le psaume responsorial). Désormais, je suis convaincu que la plupart de ceux qui chantent le grégorien le font dans le cadre de la liturgie traditionnelle, c'est pourquoi ce choix n'est pas vraiment compréhensible.


La préface

Le travail éditorial reflète celui qui a été fait depuis 1977 dans les Beiträge für Gregorianik. Les Absonia retrouvent ainsi droit de cité dans ce livre (cf. Préface, page XXVIII). Dans la préface il est dit que les signes de ponctuation de l'Editio Vaticana ont été retenus (avec quelques adaptation) ; c'est malheureux, car les dits signes ont été placés selon la ponctuation du texte officiel et non pas selon ce que suggérait la musique. Il faut ainsi parfois respirer là où il faudrait lier deux mots ou deux parties de mélismes. C'est par exemple le cas dans l'Alleluia Iustus ut palma (p. 396). À la fin de la page, la barre de respiration vient séparer le do du sol, alors que ces deux notes doivent être liées (re-do-sol) avec arrêt rythmique sur cette dernière note. Un autre exemple: la Communion Iherusalem surge, (p.10) où le mouvement rythmique rapide entre excelso et et vide vient se briser contre la barre de respiration.

Pour les versets de communion, la préface (p. XXXI) renvoie à l'édition de M. Hermes (Das Versicularium des Codex 381 der Stiftsbibliothek St. Gallen). C'est dommage, car cela aurait permis de faire une meilleure attribution modale de certaines pièces, comme la communion Dicit Dominus implete qui, à St Gall et dans une large partie du répertoire, est en premier mode avec finale fa et incipit avec la quinte re-la (et non pas fa-la). Les seuls neumes proposés ici étant ceux de St Gall, l'attribution au sixième mode de cette antienne et son incipit fa-la ne correspondent pas à la source. D'autre part, les sources anciennes l'attribuent aussi au troisième mode (Chartres 47 et Regino) avec finale sur sol (cf. l'introït Victricem manum dans ce même Graduale Novum). Dans ce cas l'incipit est bien celui avec la tierce majeure, mais toute l'antienne devrait être notée un degré plus haut que dans notre Graduel. Cette communion partage son sort avec l'introït Dicit Dominus sermones (absent du Graduel), attribué lui aussi au premier ou au troisième mode. Dans tout cela, le sixième mode retenu ici est le moins sûr... Dans beaucoup de cas, d'ailleurs, l'attribution d'une pièce à un mode ou un autre est plus que douteuse.


Les restitutions

Comme je l'ai dit plus haut, cette édition est indiscutablement supérieure à tout ce qu'on a pu avoir jusqu'ici. Reste le fait que beaucoup de détails sont discutables. Je n'en aborderai ici que quelques uns parmi tant d'autres, juste pour donner une idée du genre de problèmes auxquels on est confronté.

Commençons par l'Alleluia Iustus ut palma dont j'ai parlé plus haut à propos de la mauvaise dubdivision de la neume. À la fin du verset (p. 397, troisième système) la cadence sur cedrus se fait correctement sur le re. Suit le mot multiplicabitur qui reprend la mélodie de l'Alleluia. Mais attention, la première note est écrite sous forme de virgula et non de iacens. Cela ne peut pas indiquer la note écrite (un do). Or, à Bénévent on trouve cet Alleluia noté avec la reprise sur multiplicabitur une quarte plus haut que le refrain Alleluia. C'est cette leçon qui est sans doute la meilleure et certainement celle de St Gall.

Parfois les equaliter sont traités avec trop de nonchalance, surtout là où de bons manuscrits les confirment, comme dans l'introït Resurrexi (p.165) sur le mot posuisti (le quilisma --scandicus à Laon-- un degré plus bas). Parfois encore on a retenu de manière passive les leçons de la Vaticane (cf. les Improperia du Vendredi Saint, p.140 ss) qui ne ressemblent ni à Laon ni à St Gall.

En général les restitutions fourmillent de petites choses douteuses : toujours au Vendredi Saint (p.145), on a fait le choix de traduire l'hymne Crux fidelis d'après les manuscrits saintgalliens. Choix en soi discutable, car ils sont les seuls à présenter la leçon douteusement «corrigée» du verset Et super crucis trophaeo (transcrit fidèlement dans cette édition). Mais alors on ne comprend pas trop le pes sur germine (deuxième ligne) et aux endroits semblables, car il s'agit bien d'un torculus liquescent (qui reproduit la cadence déjà entendue sur nobilis). Toujours dans cette hymne, l'édition s'écarte du manuscrit pour faire des élisions. Cela me plaît en soi, mais ici on a même corrigé le manuscrit en supprimant une note sur morsu in (p. 146). J'ai en plus de gros doutes sur d'autres restitutions (Graduel Qui sedes, Off. Ave Maria, Comm. Exulta filia par exemple).

Ici je m'arrête pour ne pas ennuyer le lecteur. Je me bornerai à ne plus signaler que le Kyriale qui se contente de reproduire les notes de la Vaticane, sans l'ombre d'un neume et sans même aborder une tentative de restitution plus critique et correcte. Dommage.


Conclusion

Voilà un ouvrage que je recommanderai à tous, sous une grande réserve : n'en faisons pas l'édition de référence, pas plus que la Vaticane. Il ne s'agit que de la restitution imparfaite d'une version neumatique ancienne au détriment de toutes les autres (cf les nombreuses variantes entre Laon et St Gall, savamment panachées dans cette édition qui suit tantôt une version et tantôt l'autre), tant au point de vue mélodique que modal. Je ne parle pas des manuscrits sur lignes, mais bien des sources les plus anciennes.

Pour bien s'en servir il faudra, comme d'habitude, une solide formation, la connaissance approfondie des neumes (sans quoi il est inutile de les avoir) pour bien restituer le rythme (aucun signe rythmique n'est ajouté aux notes carrées) et un bon esprit critique. En conclusion, le chant ecclésiastique reste (devrait rester) une affaire de professionnels, alors qu'il est malheureusement le plus souvent confié à des amateurs. Du côté des musicologues il faudra conserver l'esprit critique et toujours recourir aux sources. Cette édition servira à leur ouvrir l'esprit (chose souvent difficile, car il faut percer une solide cuirasse de connaissances acquises à remettre en question) et à les mettre sur la bonne piste. Longue vie au Graduale Novum, tout en souhaitant mieux !

Luca Ricossa


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